Témoignage de l’oral #1

” L’oral de Lille avait la réputation pendant plusieurs années de n’être qu’une formalité ; des tests très simples pour vérifier que l’on était apte à devenir orthophoniste. Il y avait quasiment autant de candidats à l’oral que d’admis, donc si on avait réussi à passer l’écrit on était quasiment sûr d’intégrer l’école. Pour couronner le tout, l’ordre de passage était supposé suivre l’ordre du classement, et ainsi nous donner une précision sur notre positionnement quant à notre réussite.
Mais comme rien ne se passe jamais comme prévu, cette année, l’oral de Lille nous avait été annoncé comme bien plus important dans la note finale. L’ordre de passage serait alphabétique, et les épreuves changeraient. Impossible donc de se préparer pleinement à cette épreuve, qui se devait pleine de surprises.
Le jour J, j’étais assez stressée. Pourtant, je savais que les examinateurs avaient la réputation d’être bienveillants et de mettre à l’aise les candidats. Comme je viens de Paris, mon père avait eu la gentillesse de proposer de m’accompagner en voiture, et mon petit frère, qui était en vacances, voulait également nous accompagner – pour me soutenir, mais aussi pour voir du pays. Le programme était fait : je devais me présenter le matin à 10h, puis pour se changer les idées, nous irions, tous les trois, déjeuner, visiter le centre-ville et se familiariser avec ma potentielle future région.
Nous sommes donc partis très tôt : il fallait prévoir environ deux heures et demie de trajet, plus une marge de sécurité. Et heureusement que nous avions prévu large, car des embouteillages nous attendaient à l’entrée de Lille, et pour trouver, en voiture, la fac de médecine et un parking, c’est encore une autre affaire.
Bref, je suis arrivée à peine 10minutes avant mon passage. Bien entendu, pour passer un oral, on se prépare, on se met un joli chemisier (ou autre, du moment que c’est élégant), mais c’était sans compter sur la météo. Le début de juin était particulièrement chaud et j’ai dû prendre sur moi pendant l’épreuve. J’en profite pour vous donner un conseil tout de suite : prévoyez une tenue de rechange !
Je dois dire, cependant, que c’était le seul inconvénient pendant mon entretien. Tout le reste était bien orchestré et rassurant.
En arrivant devant la salle, j’ai eu la surprise de croiser une amie de prépa qui attendait pour la salle d’à côté. On a parlé un tout petit peu, ce qui a aidé à faire descendre d’un cran la pression. Au bout de quelques minutes, la fille qui passait avant moi est sortie de la salle. Elle devait attendre pour savoir si elle avait besoin d’aller faire un examen complémentaire. C’est la procédure : on se présente devant les jurés, et s’ils estiment que c’est nécessaire, on repasse un oral pour vérifier que tout va bien. J’en profite alors pour lui demander des détails, mais elle n’a pas beaucoup à raconter, son esprit s’est vidé en passant la porte, comme pour beaucoup d’entre nous.
Je suis appelée quelques minutes plus tard. J’entre dans la pièce et je rencontre deux femmes souriantes qui se présentent comme une psychologue et une orthophoniste. Je découvrirai deux mois plus tard que l’orthophoniste n’est autre que l’un des professeurs de sciences de l’éducation en première année.
L’entrevue est surtout menée par la psychologue qui remplit une feuille en fonction de mes réponses. D’abord quelques questions formelles sur mon identité me sont posées, et enfin, on me demande inévitablement de me présenter, présenter mon parcours ainsi que mes motivations. Je tente de rester calme, les pieds ancrés dans le sol, me concentrant sur ma respiration pour ne pas faire trembler ma voix. Les deux jurées sont souriantes, réagissent à mes dires à bon escient, sans jamais me couper la parole ou me prendre pour une abrutie -comme dans certaines autres villes- et après quelques demandes de précisions, arrivent les épreuves plus pratiques. Rien ne semble destiné à me piéger, je suis finalement préparée à la plupart des tests grâce à ma prépa mais aussi à mes proches, que j’ai bassinés avec mes suites logiques et mes logatomes. Il m’est demandé de lire un texte très cout et facile, dans lequel s’insinuent quelques logatomes qui sont supposés être des noms de médicaments. Je m’aperçois trop tard qu’il s’agit de la retranscription d’un message vocal. Zut, j’aurais pu mettre le ton ! Tant pis, je ne me laisse pas déstabiliser pour la suite. On me tend ensuite un papier et un stylo pour une dictée de logatomes (encore eux !). J’écris à l’instinct, et lors de la relecture, l’orthophoniste prononce un des mots différemment. Je le corrige, mais je suis certaine que c’est un piège, je ne me laisse pas déconcentrer car je sais que j’ai bien entendu les deux fois. Enfin, pour la dernière épreuve, l’orthophoniste vient se placer derrière moi et chuchote quelques phrases que je dois répéter. Elles sont globalement simples, malgré un mot que je ne connais pas – une des nombreuses désignations de la couleur rouge, me semble-t-il – et l’entretien est fini en un rien de temps.
Je sors de la salle, ma tête, à son tour, se vide. Je dois attendre que les jurées aient délibéré et appellent le candidat suivant avant de partir. Je tremble comme une feuille. Toute la pression retombe, je ris nerveusement en parlant à une autre fille, et je souffle enfin quand l’orthophoniste ouvre la porte, m’adresse un dernier sourire et appelle la candidate suivante.
Je retire ma veste et je bois beaucoup d’eau, prenant enfin conscience de la chaleur, et je repars, complètement désorientée, mais libérée d’un poids. Alea jacta est.
En descendant les escaliers je croise une de mes meilleures amies de prépa, qui monte elle aussi au 3e étage pour défendre sa place en orthophonie. On est toutes les deux euphoriques, elle, parce que le stresse monte au fil des marches qu’elle gravit, moi, l’inverse. On a tout juste le temps de se prendre dans les bras, de se raconter nos aventures pour arriver à Lille, et je la préviens rapidement pour le message truffé de logatomes à lire avec le ton. Un dernier « Respire ! » et je redescends trouver mon père et mon frère.

A peine deux semaines plus tard, les classements sont publiés. Là aussi il y a de la nouveauté : le numérus clausus, qui, depuis plusieurs années, culminait à 120 places, devait diminuer. La fac avait fait la demande de ne prendre que 90 personnes, mais des rumeurs annonçaient qu’il serait à 100. Dans tous les cas, il fallait espérer faire partie des 90 premiers pour être sûr de son sort. Une heure avant l’horaire prévu, je reçois un sms me disant d’allumer mon ordinateur. Je me dépêche et tente désespérément de trouver mon nom sur le tableau interminable. Et là, enfin, je l’ai. Je suis 76e, je peux être sûre que je serai en orthophonie à la rentrée prochaine. Je me fiche complètement du classement, première ou 89e, peu importe. Je regarde tous les autres noms et je suis aux anges en en reconnaissant autant. Je pleurs, ma mère pleure, mon frère fait semblant de ne pas pleurer, mon père au téléphone ne comprend rien de ce qu’on lui braille. C’est le bonheur.

Et me voilà, en train de finir de rédiger mon témoignage entre deux cours dans l’amphi du 3e étage. Ce soir je rentrerai chez moi, dans mon studio de Cormontaigne, et je prendrai mes billets de bus pour rentrer faire mes stages à Paris. La vie est belle, les oiseaux chantent et le soleil brille – si, de temps en temps, ça arrive dans le Nord. Je ne sais pas si me lire vous sera utile, je l’espère, mais en tout cas, j’ai hâte de lire prochainement vos propres témoignages !”